La Guerre des Bulles
Quand les vignerons marnais ont fait sauter le bouchon.
Champagne !
Nous sommes en 1911, en pleine campagne marnaise, au cœur du monde viticole. Après plusieurs mauvaises récoltes entre 1907 et 1910, causées par les ravages du phylloxéra, du mildiou, du gel et des orages successifs, la production locale s’est effondrée. Une grave crise éclate alors entre vignerons et négociants.
Déjà lourdement endettés, les vignerons accusent les négociants d’importer des vins moins chers, notamment de l’Aube, pour les assembler et les vendre sous le nom de champagne, ce qui dévalorise leur appellation.
Les vignerons marnais ripostent par des actions directes. Le 17 janvier 1911, à Damery près d’Épernay, ils détruisent les caves du négociant Achille Perrier et jettent des milliers de bouteilles dans la Marne. Ce geste symbolique marque le début de la révolte. Le 11 février, le gouvernement interdit l’usage du nom champagne pour les vins hors zone, mais les tensions restent vives.
Dans la nuit du 11 au 12 avril 1911, surnommée la Saint-Barthélemy des vins, des sabotages massifs secouent la vallée de la Marne. À Aÿ, la maison Ducoin est incendiée. À Épernay et aux alentours, les caves d’Ayala, Bissinger et d’autres sont pillées, avec des milliers de bouteilles détruites. À Aÿ, environ 6 000 personnes défilent pour une population communale de 7 000 habitants.
Face à ces débordements, l’État réagit fermement. Environ 15 000 soldats du 31e régiment de dragons, renforcés par des unités de Châlons et Reims, sont déployés rapidement. Ils protègent caves, gares et villages jusqu’aux vendanges.
Pendant ce temps, dans l’Aube, les vignerons exclus, menés par Gaston Cheq, organisent une mobilisation impressionnante. Le 9 avril 1911 à Troyes, des milliers de personnes défilent avec des pancartes clamant « La Champagne ou la mort ». Les femmes marchent en tête et plus de 60 % des conseils municipaux aubois démissionnent en signe de protestation.

Une mesure transitoire est alors adoptée. Le décret du 7 juin 1911 crée une Champagne deuxième zone pour l’Aube. La solution définitive arrive avec la loi du 28 juillet 1927, qui intègre la majeure partie de l’Aube dans l’appellation Champagne.
Cet épisode pose les bases de la protection des appellations d’origine en France. Il préfigure la loi de 1919 et ancre durablement l’identité du champagne comme un produit de terroir défendu par ses producteurs.
Ce que l’on retient :
La Guerre des Bulles nous rappelle que derrière chaque combat, même local, se trouve une avancée et qu’une ou plusieurs personnes seront touchées par le message. La lutte est un processus long, mais elle aboutit toujours à une plus-value.
Cette révolte enseigne aussi et souligne avec force la réappropriation par les ouvriers et les artisans des biens qu’ils produisent face au grand capital. Ici, ce grand capital s’incarne dans la répression menée par l’État. Cela dérange, et cela dérange encore aujourd’hui, que les petits engrenages du capitalisme osent reprendre ce qui leur appartient.
Pour en savoir plus :
Les Révoltes des vignerons en 1911 de Guy Dubois – un classique local sur les événements en détail.
Histoire du Champagne de Patrick Forbes – couvre largement la révolte de 1911 comme tournant pour l'appellation.
Le Champagne de Cynthia et Dewey Markham – inclut un chapitre dédié aux troubles de 1911 et à la naissance de l'AOC.
